Writober 2021 #02 – La pesée de l’âme

On continue avec la deuxième nouvelle ! Cette fois-ci un peu plus drôle, même si je pensais y mettre plus d’humour à l’origine.


La petite femme se tenait assise, très droite, les mains posées sur les genoux. Elle était vêtue d’un tailleur strict, et portait ses cheveux bruns en une coupe au bol. Devant elle se trouvait une simple table, et de l’autre côté une chaise en bois à dossier droit, identique à la sienne. Les murs autour étaient aussi gris et ternes que ses vêtements, à l’exception d’une porte. Elle attendait en silence, jetant des regards furtifs autour d’elle.

Un homme entra dans la pièce. Il avait les cheveux gris mi-longs et dressés sur la tête, une barbichette de la même couleur et portait des petites lunettes rondes, ainsi qu’un gigantesque sourire. Consultant le dossier qu’il avait en main, il déclara joyeusement :

— Ah ! Bienvenue madame… euh… Renbrandt, Alice Renbrandt, c’est bien ça ? C’est un très joli dossier que vous avez, continua-t-il sans lui laisser le temps de répondre. Bienvenue ! Bienvenue encore dans l’Au-delà !

— Euh, excusez-moi, je ne me souviens plus très bien de ce que je fais ici, est-ce que vous pourriez me le rappeler ?

— Oh, bien sûr ! Nous sommes censés étudier votre dossier, et juger où vous irez après. C’est normalement une procédure très simple, seulement…

— Attendez, attendez, où est-ce que vous avez dit que nous nous trouvions ?

— Eh bien dans l’Au-delà pardi ! Où d’autre voulez-vous que nous soyons ?

— Je ne suis pas sûre de vous suivre. De quel genre d’endroit s’agit-il exactement ? Sur quoi allez-vous me juger ?

— Mais…

— Attendez ! Rappelez-moi comment je suis arrivée ici déjà ? l’interrompit Alice, une sueur froide commençant à se former dans son dos sans qu’elle ne soit bien sûr de comprendre pourquoi.

— Mais quand vous êtes morte, pourquoi donc ?

— MORTE ?! hurla-t-elle pendant que la pointe acérée de la réalité lui pénétrait le cœur.

— Eh bien oui, sinon que pensez-vous que vous feriez ici ?…

Alors que l’homme continuait gaiment son monologue, Alice Renbrandt, sans l’entendre, se sentit soudainement frigorifiée. Elle se recroquevilla sur sa chaise, et elle vit des images défiler : la journée ensoleillée, la rue passante, la traversée de la route, le camion. La douleur. Elle se plia brusquement en deux, et des larmes perlèrent au coin de ses yeux. Une dernière vision s’imposa, le soleil, haut dans le ciel, qui lentement s’estompait dans le gris.

— …et comme je vous le disais, c’est assez problématique, parce qu’on ne peut pas vraiment avancer sans, avait continué l’inconnu, sans se départir de son ton enjoué, ni même remarquer l’état de sa visiteuse.

— Je vous demande pardon, souffla-t-elle, je n’ai pas bien entendu ce que vous m’expliquiez.

— Pour faire simple, on a cassé la balance. Et donc, vous devez attendre ici.

— Comment ça, quelle balance ?

— Celle pour peser les âmes. Mais si, vous savez bien, on doit comparer le poids de vos crimes et de vos bienfaits, toute l’histoire. Eh bien on l’a cassée. Du coup, on doit la réparer, mais vous vous doutez bien que c’est un peu long, du coup il faudra que vous attendiez ici, le temps que l’on s’en occupe.

— Mais je vais devoir patienter combien de temps ?

— Pas très longtemps, vous verrez, ça passe très vite à partir du 3e siècle.

— Quoi ?! Mais il doit bien y avoir un autre moyen !

— Vous imaginez bien qu’on ne peut pas utiliser n’importe quelle balance ! Non, c’est la seule solution. Et pensez aux horaires qu’on devra faire pour rattraper tout ce retard !

— Mais vous devez trouver quelque chose ! Faites-moi passer sans ! Ou ramenez-moi, je ne sais pas !

— Ah non ! Je ne peux pas vous renvoyer dans votre corps ! Il faut des raisons strictes, et il y a de la paperasse, et…

Quelque chose se brisa à l’intérieur d’Alice. Un lien, une chaine, qui la retenait. Elle devint instantanément rouge vif. Et elle explosa :

— Écoutez-moi bien, vieil idiot ! D’abord vous n’êtes même pas capable de m’annoncer que je suis morte, et ensuite même pas foutu de m’écouter correctement ! Et maintenant vous voulez que je reste des siècles ici à ne rien faire ! Parce que vous êtes un gros naze, qui ne sait pas faire son boulot correctement, et que VOUS avez cassé la balance ! Alors vous allez me ramener chez moi tout de suite ! Et j’ai dit TOUT DE SUITE !

XXX

Martin était un homme tranquille. Il appréciait son travail tranquille à la morgue. Et il avait failli ne pas pousser un cri aigu, strident et assourdissant. Il avait quand même l’impression que les corps qui se relevaient d’un seul coup en inspirant brusquement étaient devenus bizarrement fréquents.

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