Rien qu’un rêve


– Qu’est-ce que… Où suis-je ?

– Vous êtes dans un rêve, Votre Majesté, répondis-je. Et en même temps, un peu plus que ça.

Il flottait en face de moi, l’air confus. Ses habits étaient ternes, oubliables. Mais malgré tout, il portait quand même sa couronne. Il fit volte-face pour se tourner vers moi.

– Qui es-tu ?

– Cela n’a aucune importance. Ce qui est important, c’est que vous allez rêver. Et les rêves vous permettent de vivre de vous-même de nouvelles expériences. Ces expériences, nous les avons choisies. Ce sont les nôtres. Celle de votre peuple, Votre Majesté.

Je ne lui laissai pas le temps de répondre. Je n’en avais pas assez. Je levais la main, et je l’immergeais en moi.

Il vécut l’usine. Sur la ligne d’assemblage, il répéta en boucle les mêmes gestes, toute la journée. Toute la semaine. Toute l’année. Puis il vécut le mal de dos, mais de toujours aller travailler. Jusqu’à ce que la douleur devienne atroce, insupportable, alors c’est l’arrêt. Mais trop vieux, trop abîmé, il vécut l’abandon. Il vécut la pauvreté, le froid l’hiver, les repas monotones. Il vécut la misère, seul, dans la douleur de son dos torturé, le déclin. Et la mort, vingt ans avant d’autres.

Il vécut les nuits trop courtes. Il vécut les horaires décalés. Il vécut les poumons qui toussent du sang. Il vécut les factures qui s’accumulent. Il vécut le stress. Il vécut la solitude, le dégoût, le rejet. Il vécut le travail méprisé. Il vécut le désespoir. Il vécut la mort. Il vécut le suicide.

Le Roi se réveilla brusquement en criant. Ses draps étaient trempés de sueur. Il regarda autour de lui, en essayant de se raccommoder à sa réalité.


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